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Éloge du silence, penser contre la pulsion

Arnauld VISINET
il y a 1 jour
2 min de lecture

Il existe une forme de courage dont personne ne parle plus : celui de ne pas répondre, de laisser une question ouverte et tolérer l’inconfort d’une position qui résiste à la simplification. Dans un monde où chaque événement appelle une prise de position immédiate, où le silence est suspect et la nuance soupçonnée de complicité, se taire est devenu un acte presque subversif.


La radicalisation contemporaine — politique, religieuse, identitaire — n’est pas d’abord une affaire de convictions mais de régime temporel. Les réseaux sociaux, entre autres, ont imposé une économie de l’attention fondée sur l’instantané et le tranchant, dans laquelle ce qui fait réagir supplante ce qui fait réfléchir. Dans cet écosystème, la pensée binaire n’est pas une erreur de raisonnement mais une adaptation fonctionnelle à un environnement qui punit la complexité et récompense l’affect. L’outrance prospère parce qu’elle est rentable. L’indignation polarise, fédère, engage. La nuance, elle, n’a pas d’algorithme.


Ce déplacement est cliniquement lisible. Ce que nous observons dans nos cabinets — cette difficulté croissante à tenir une ambivalence, à loger en soi des parts contradictoires sans les expulser vers l’extérieur — trouve son analogue exact dans l’espace public. La pensée binaire est au discours social ce que le clivage est à l’organisation psychique : une réponse à une insupportable complexité interne. On ne délibère plus, on s’identifie. On ne comprend plus, on appartient.


Or, penser exige précisément ce que l’époque détruit, à savoir du temps, de la friction, de l’attente. Une pensée élaborée ne surgit pas dans l’instant de la réaction mais se forme dans l’entre-deux, dans le doute et dans la confrontation avec ce qui résiste. Le silence n’est pas une absence de pensée, c’est la condition de son émergence. Là où la pulsion cherche une sortie immédiate, la pensée requiert une traversée. Winnicott l’avait compris autrement, en décrivant la capacité à être seul comme un indice de maturité psychique. Non pas l’isolement mais la présence à soi-même sans besoin d’un miroir permanent.


Ce dont nous manquons n’est pas l’information — nous en sommes saturés — mais cette réserve intérieure qui permet de ne pas tout dire, de ne pas tout trancher pour laisser une question demeurer question. La nuance n’est pas la faiblesse de celui qui ne sait pas choisir mais au contraire la rigueur de celui qui refuse de réduire le réel à ce qu’un slogan peut en contenir.


Faire l’éloge du silence, aujourd’hui, c’est faire l’éloge de la pensée elle-même. C’est rappeler que l’acte le plus résistant face à la désinhibition collective n’est pas le contre-discours - qui obéit aux mêmes règles - mais le retrait, l’hésitation assumée, le refus de livrer une opinion avant qu’elle ne soit formée. Dans un monde qui confond réactivité et intelligence, ralentir est déjà une forme de lucidité.​​​​​​​​​​​​​​​​


© Anthony Gormley, Event Horizon, 2010
© Anthony Gormley, Event Horizon, 2010

 
 

Arnauld Visinet
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