Soigner dans le bruit
La consultation est souvent perçue comme un espace soustrait au monde, où l’on referme la porte sur le vacarme du dehors pour mieux écouter ce qui se joue au-dedans. Cette mise à distance est précieuse mais peut devenir un angle mort car un patient n’arrive jamais seul. Il apporte avec lui le poids d’une société qui produit des formes souterraines de souffrance.
L’inflation narcissique, nourrie par la logique des réseaux sociaux, enjoint à chacun de se mettre en scène pour exister aux yeux des autres. Le moi devient un projet à optimiser, une marque à défendre. Dans ce contexte, la moindre blessure d’estime de soi ne relève plus de la simple douleur, elle est vécue comme une disqualification, une mise hors jeu.
Cette pression identitaire s’accompagne d’une intolérance croissante à la frustration. Dans un monde où l’immédiateté est devenue la norme — information instantanée, disponibilité permanente, satisfaction différée réduite à néant, attention volatile — le temps nécessaire à tout changement psychique devient difficile à accepter. Beaucoup de patients arrivent en thérapie avec l’espoir implicite d’un résultat rapide et mesurable. La logique de performance investit jusqu’à l’espace du soin.
S’y ajoute une valorisation de l’évitement émotionnel. Rester positif et « avancer » : autant d’injonctions qui découragent l’élaboration psychique au profit d’une gestion superficielle des affects. La pensée nuancée, exigeant tolérance de l’ambiguïté et de la contradiction, cède la place à des représentations binaires. Dans ce paysage, le symptôme devient parfois le seul langage où se dit encore une complexité.
Comment aider nos patients à reconnaître ces influences sans les réduire à de simples produits de leur époque ? Quelques leviers cliniques peuvent y contribuer.
Le premier consiste à rendre visible ce qui, à force d’omniprésence, est devenu invisible, en questionnant les évidences : pourquoi cette comparaison avec les autres est-elle si insupportable ? D’où vient la conviction que la souffrance doit être vite surmontée ? Sans intellectualiser, ces questions ouvrent un espace de pensée là où régnaient les automatismes silencieux.
Le second levier vise à restituer au patient une forme d’agentivité : comprendre que ses symptômes ne traduisent pas seulement une fragilité individuelle, mais aussi une réponse — coûteuse — à des pressions réelles. Cette lecture, déstigmatisante et mobilisatrice, redonne sens et mouvement.
Enfin, la thérapie devient un acte subversif. En imposant la lenteur dans un monde qui glorifie la rapidité, elle autorise l’incertitude là où triomphe la performance et réhabilite la nuance face à la pensée binaire. Aider un patient à demeurer avec ce qu’il ressent, sans chercher à l’effacer aussitôt, c’est lui offrir une véritable alternative aux diktats de son temps.
Soigner aujourd’hui, c’est peut-être rappeler que la vie psychique a ses propres exigences et aussi, d’une certaine manière, résister.



