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Sujets saturés, désirs sans attentes

Arnauld VISINET
il y a 1 jour
2 min de lecture

On parle aujourd’hui d’explosion du TDAH comme d’un fait médical, réel certes mais parfois détourné en un récit confortable car il permet de croire que ce qui vacille relève du cerveau et non du monde. Il transforme une crise de l’attention en pathologie individuelle et évite ainsi de poser la vraie question, à savoir l’impact de notre organisation sociale sur les sujets qu’elle produit.


Ce qui se généralise n’est pas seulement un trouble mais un mode de fonctionnement, une instabilité devenue ordinaire, une dispersion encouragée et organisée. L’attention ne s’effondre pas par déficit biologique mais par saturation permanente. Trop de sollicitations, trop de stimulations, trop d’appels au désir. Le sujet contemporain n’est pas inattentif, il est épuisé.


Car l’attention suppose du temps. Elle requiert l’attente, la retenue et l’acceptation que le réel résiste. Or l’époque ne tolère plus ni lenteur ni manque, tout doit être immédiat, fluide, accessible. Ce qui exige un effort est disqualifié. Dans un tel monde, la concentration devient une anomalie, la dispersion la règle.


À cette accélération s’ajoute l’impératif du narcissisme contemporain : fragile, inquiet, affamé de signes. Le sujet doit être vu, validé, confirmé en permanence. Ce qui ne renvoie aucun écho au moi est déserté, ce qui ne gratifie pas dans l’instant est vécu comme intolérable. L’attention ne se porte plus vers ce qui construit mais vers ce qui flatte. La difficulté à se concentrer n’est pas un déficit mais une dépendance.


Dans cette logique, l’autre n’est plus un partenaire symbolique mais une contrainte. Les règles, les institutions, les cadres communs n’accompagnent plus le sujet, ils l’entravent. Toute médiation est vécue comme une atteinte à l’identité. L’impulsivité traduit souvent un refus de toute scène partagée, une incapacité à occuper une place qui ne soit pas immédiatement ajustée au désir.


L’ennui, enfin, est devenu insupportable. Là où il permettait la rêverie, la continuité psychique, l’élaboration, il est désormais vécu comme une menace. Le moindre vide appelle une stimulation, le silence inquiète. Cette agitation constante mime les symptômes du TDAH mais dit surtout l’effondrement de la capacité à être seul avec soi-même, sans prothèse attentionnelle.


Le diagnostic joue un rôle ambigu. Le TDAH existe, indéniablement, mais sa généralisation permet aussi de déplacer le problème de la société vers l’individu, du politique vers le médical, du lien social vers le cerveau. On soigne l’attention pour ne pas interroger ce qui la rend impossible.


Ce qui est en crise aujourd’hui n’est pas l’attention en tant que fonction mais les conditions mêmes de son existence. Une société qui détruit l’attente, organise la saturation et érige le narcissisme en norme ne peut produire que des sujets instables, dépendants, épuisés. Des sujets saturés, aux désirs sans attente. Et une attention en miettes.​​​​​​​​​​​​​​​​


© Harry Callahan, Detroit, 1943
© Harry Callahan, Detroit, 1943

 
 

Arnauld Visinet
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