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Pour une souveraineté cognitive

Arnauld VISINET
il y a 1 jour
2 min de lecture

On ne vient plus consulter seulement parce qu’on souffre mais bien souvent parce qu’on ne sait plus si ce que l’on ressent est réel. Parce que ses propres perceptions sont devenues suspectes, sa mémoire contestable, ses désirs impossibles à distinguer de ceux qu’on a incorporés. Ce n’est plus une blessure localisée, c’est un territoire intérieur occupé.


La notion de guerre cognitive — issue des doctrines stratégiques contemporaines visant à attaquer  les architectures du raisonnement — trouve dans la clinique une résonance troublante. Car nous recevons de plus en plus de patients dont la capacité même à penser leur expérience a été méthodiquement dégradée, que ce soit par un partenaire abusif qui a déconstruit leur sens du réel, par un environnement saturé d’injonctions contradictoires ou par une instance critique intérieure si envahissante qu’elle se substitue à leur voix propre.


Les symptômes ne sont pas spectaculaires mais plutôt insidieux. Une rumination qui ne porte pas sur des contenus mais sur des questions de validité (ai-je vraiment ressenti cela ? avais-je le droit de percevoir cela ?), une fatigue qui n’est pas celle de l’effort mais celle de la vigilance permanente, une alexithymie défensive où l’affect devient inaccessible, non par défaut de développement mais parce que le sentir est devenu dangereux. Globalement une dépossession du discours sur soi : le patient parle en on, cite les mots de l’autre, emprunte des cadres interprétatifs qui ne lui appartiennent pas.


Face à cette clinique, la réduction symptomatique n’est pas une réponse suffisante. L’enjeu thérapeutique est la restauration de la souveraineté cognitive, ce que l’ACT nomme self-as-context, ce que la phénoménologie appelle récupération du point de vue en première personne, ce que nous pourrions simplement nommer : redevenir le sujet de sa propre expérience.

Cela engage des postures précises. La défusion cognitive comme désarmement, pour apprendre à percevoir ses pensées comme des signaux extérieurs avant de les habiter, ou encore la validation systématique du vécu comme acte thérapeutique en soi, non par complaisance mais parce que la contre-opération à l’invalidation chronique est, précisément, d’être entendu. Enfin, la psychoéducation sur les mécanismes d’influence comme réarmement épistémique et le travail de mentalisation pour restaurer la frontière entre soi et l’autre.


Il y a dans cette clinique une dimension résolument politique. Prendre en charge un patient en état de guerre cognitive, c’est aussi refuser de reproduire — dans le cadre thérapeutique lui-même — la logique d’influence qu’il a subie. Chaque interprétation imposée, chaque savoir plaqué sur une expérience, chaque injonction déguisée en guidance peut reconstituer, à bas bruit, le terrain qu’il s’agissait de défricher, pour rendre au sujet les conditions de possibilité de sa propre pensée.​​​​​​​​​​​​​​​​


© Anna & Bernhard Blume, Kitchen Frenzy, 1986
© Anna & Bernhard Blume, Kitchen Frenzy, 1986

 
 

Arnauld Visinet
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