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Le droit à la tristesse

Arnauld VISINET
il y a 1 jour
2 min de lecture

LES VISAGES DU CHANGEMENT #1


« Je crois qu’il faut traverser des déserts. »

(Barbara)


Il existe une pression silencieuse mais tenace dans notre rapport contemporain à la souffrance psychique : celle de ne pas s’y attarder pour aller mieux, vite, efficacement. La psychologie positive en a fait une doctrine, l’industrie du bien-être un marché, et parfois même la clinique une injonction déguisée. Comme si la tristesse était une panne à réparer plutôt qu’une épreuve à traverser.


C’est ce que révèle, de façon particulièrement lisible, la situation de patients consultant suite à une rupture amoureuse. Ils arrivent dans une douleur réelle, souvent intense, avec l’attente implicite que la thérapie fasse disparaître cette douleur le plus vite possible. Ce malentendu est fondateur car il exprime une chose d’essentiel sur ce que notre époque attend du soin psychique, à savoir une anesthésie, pas une traversée.


Ce qu’on essaie de leur transmettre, parfois avec des mots simples comme « manger son pain noir », c’est que cette tristesse n’est pas un symptôme mais un travail, lent, ingrat, nécessaire et que le raccourcir n’est pas une guérison mais un contournement. Freud l’avait formulé avec une brutalité utile : « les émotions non exprimées ne meurent jamais, elles sont enterrées vivantes. »


Néanmoins, cette reconnaissance engage aussi le thérapeute dans une position inconfortable : accompagner la tristesse sans chercher à la dissoudre, c’est accepter une forme d’impuissance ou plutôt renoncer à une toute-puissance illusoire. C’est là que réside peut-être la dimension la plus exigeante du travail clinique : ne pas céder à la pression du soulagement rapide, ni à celle, plus subtile, de se rendre utile à tout prix. Laisser le patient habiter sa douleur le temps nécessaire — sans complaisance ni précipitation — suppose la ferme conviction que certaines expériences ne se contournent pas sans perte.


Ce n’est pas de l’indifférence. C’est reconnaître que la tristesse, quand elle est juste, quand elle correspond à ce qui a été perdu, est une forme d’intelligence du réel. La faire taire trop tôt, c’est priver le sujet d’un savoir sur lui-même qu’il ne pourra acquérir autrement. Ce qui fait naître une interrogation plus inconfortable : si la tristesse fait si peur, est-ce vraiment pour le patient ou pour celui qui l’accompagne ?


© Sabine Weiss, New York, 1955
© Sabine Weiss, New York, 1955

 
 

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