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Le coût de la prudence

Arnauld VISINET
il y a 1 jour
2 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 heure

Il est une plainte que l’on entend souvent en consultation, formulée avec une candeur désarmante : je ne veux plus souffrir. Derrière cette phrase, une logique implacable s’est mise en place — retrait progressif, évitement systématique, vie réduite à ce qui est sûr, prévisible, maîtrisable. Le patient a construit une forteresse et vient nous dire, depuis l’intérieur, qu’il étouffe.


La psychothérapie contemporaine parle beaucoup de sécurité — sécurité affective, attachement sécure, zone de confort — autant de notions précieuses mais qui, mal comprises, mal comprises, devenir des alibis. Car il existe une forme de sécurité qui ne protège pas la vie mais la suspend, car rester à l’abri de tout risque, c’est aussi s’abriter de tout ce qui fait qu’une vie est vivante : l’amour peut décevoir, un projet peut échouer, une rencontre peut blesser. Le résultat n’est pas le repos. C’est l’anesthésie.


Le paradoxe clinique est là : ce qui se présente comme protection contre la souffrance devient, à terme, source d’une souffrance plus sourde, celle de n’être plus tout à fait présent à sa propre existence. Le sujet évitant ne souffre pas moins mais souffre autrement, d’une douleur sans objet, d’un manque qu’il ne peut même plus nommer.


Ce que nous observons dans le travail thérapeutique est rarement un moment de bascule ou de rupture mais une prise de conscience progressive : rester immobile est devenu plus douloureux que bouger. Or c’est précisément au contact du réel — de ce qui résiste, surprend, déborde — que la peur commence à rétrécir. Pas avant, pas dans l’anticipation ni dans le raisonnement mais dans l’épreuve elle-même. L’existentialisme — de Kierkegaard à Rollo  May — a formulé cela avec une précision que la clinique ne fait que confirmer : ce n’est pas en s’épargnant le risque qu’on se trouve mais en l’affrontant. Renoncer à risquer, c’est renoncer à se choisir.


Notre rôle n’est donc pas d’encourager l’imprudence ni de célébrer le risque pour lui-même mais plutôt d’aider le patient à percevoir ce que son évitement lui a pris — quelle vitalité, quel désir, quelle authenticité — et à tolérer l’incertitude inhérente à tout engagement réel. L’inconnu n’est pas un ennemi à neutraliser, il est la condition même de ce qui reste à devenir. Car une vie sans risque n’est pas une vie protégée. C’est une vie en attente d’elle-même.


© Yves Klein, Le saut dans le vide, 1960
© Yves Klein, Le saut dans le vide, 1960


 
 

Arnauld Visinet
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