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Ce que Winicott a vu

Arnauld VISINET
il y a 1 jour
2 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 heure

Il y a des auteurs qu’on lit une fois et qu’on n’oublie plus. Winnicott est de ceux-là. Non parce qu’il construit un système - il s’en méfie lui-même - mais parce qu’il voit. Ce qu’il observe dans la relation précoce entre l’enfant et son environnement, il le nomme avec une précision qui reste cliniquement immédiate. On reconnaît ce qu’il décrit avant même de l’avoir théorisé. Pourtant, cantonner ses concepts au champ psychanalytique et leur validité à la métapsychologie qui les a produits est peut-être une erreur de perspective et certainement une perte clinique.


Car ce que Winnicott décrit est d’abord phénoménologique. Prenons deux figures proches : le faux self et le « nourrisson savant ». Dans le premier cas, l’enfant apprend à se conformer aux attentes de l’environnement plutôt qu’à ses propres mouvements internes (compliance silencieuse, existence de façade). Dans le second, c’est l’intellect qui se développe prématurément, vigilant et anticipateur, pour compenser ce que l’entourage ne sait pas offrir spontanément. Deux descriptions d’une même adaptation à un environnement défaillant, qui ne relèvent pas seulement d’une théorie des pulsions : elles désignent des modes d’existence que tout clinicien attentif reconnaît, quelle que soit son orientation.


De là découlent naturellement l’espace transitionnel - cette zone d’expérience entre soi et l’autre, entre le dedans et le dehors - et le holding, condition de base de toute relation thérapeutique suffisamment sécure pour permettre l’exploration. Ces notions peuvent être mobilisées sans filiation analytique déclarée, simplement parce qu’elles désignent quelque chose de fondamentalement vrai sur l’expérience humaine. Ce n’est pas un hasard si Bowlby, dans le même mouvement historique, retrouve ces intuitions par un autre chemin. La base de sécurité — ce point d’ancrage à partir duquel l’exploration devient possible — est le nom éthologique de ce que Winnicott appelait holding. Les deux penseurs parlent du même besoin fondamental d’être suffisamment tenu pour oser se déployer.


On retrouve cette intuition au cœur des approches contemporaines : la flexibilité psychologique de l’ACT, le mode Adulte sain de la thérapie des schémas, le retraitement des mémoires implicites en EMDR sont autant de langages différents pour désigner ce que Winnicott avait pressenti : qu’on ne guérit pas seul et qu’on ne guérit pas sans espace.


Ce pari — rester fidèle au phénomène plutôt qu’à une école — n’est pas un éclectisme de convenance : aucun cadre ne détient le monopole de la vérité clinique et la rigueur n’exige pas l’appauvrissement du regard. Certains concepts traversent les frontières parce qu’ils ont saisi quelque chose de réel. Ceux qui refusent de le voir, d’où qu’ils viennent, partagent le même défaut : confondre la carte avec le territoire.


Winnicott reste contemporain parce qu’il nous rappelle que la clinique se passe entre deux personnes, dans une temporalité qui ne se maîtrise pas, autour d’une expérience qui souvent précède le langage. Or aucune école n’a le dernier mot là-dessus.


© Hiroshi Sugimoto, Ligurian Sea, 1993
© Hiroshi Sugimoto, Ligurian Sea, 1993



 
 

Arnauld Visinet
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